Interview du cofondateur de Souffle Continu disquaire/ libraire Bernard DUCAYRON : Internet, une révolution dans la musique…..

Spécialiste de la musique et disquaire passionné depuis plus de 15 ans, c’est en octobre 2008 qu’avec un autre professionnel mordu du genre, Théo JARRIER, que contre vent et marées vous ouvrez
la boutique Souffle Continu aux alentours de Bastille à Paris: 20/22 rue Gerbier – 75 011 Paris.
Nous avons vu le marché du disque subir de plein fouet “la révolution numérique” et l’avènement du haut débit. Les structures les plus lourdes opèrent aujourd’hui des coupes franches et ne cachent pas leur intention de cesser
l’activité de disquaire d’ici à quelques années.
C’est dans ce contexte que nous ouvrons notre boutique qui saura rallier les inconditionnels du disque encore fort nombreux, les mélomanes qui privilégient le conseil et l’écoute, les acteurs indépendants de la scène musicale parisienne et nationale voire internationale dans le domaine des musiques expérimentales, contemporaines, rock, free jazz, gothiques et industrielles.
Nous proposerons également un site Internet vivant et commercial avec un service d’achat sécurisé en ligne, ainsi que des évènements réguliers.

Bernard, tu as assisté depuis 10 ans à la chute vertigineuse de la vente de disques. Cette période correspond aussi à l’installation durable d’Internet dans les foyers, de l’ADSL, du format PM3 et du développement du web 2.0 dans les foyers.
Y a t’ il selon toi un lien?

Il est évident que l’avènement de l’internet haut débit et de ses possibilités quasi illimitées de recherches d’information, de téléchargement et d’échanges ont fait beaucoup de mal à l’industrie du disque qui il y a encore peu de temps représentait une manne financière gigantesque.
Chaque trimestre depuis maintenant quatre ans, les chiffres de vente “physiques” chutent inexorablement sans récation de la part des principaux intéressés ni des pouvoirs publics.
Il est très étonnant de constater que l’érosion des ventes n’ait pas suscité plus d’innovation et de résistance de la part des majors qui se sont laissées grignoter peu à peu et tentent désespérément d’imposer le téléchargement légal à une population qui a d’ores et déjà l’habitude de la musique gratuite.

Doit-on en déduire que la population des “mélomanes” diminue?

Non absolument pas. Au contraire, en France, la population n’a jamais écouté autant de musique. C’est l’un des bienfaits de la révolution numérique.
Il faut bien être conscient qu’il n’y a jamais eu de culture pop dans notre pays à la différence de pays comme l’Angleterre où chaque gamin est capable de fredonner un air des Beatles ou des Stones en sortant du berceau.
Alors, aujourd’hui, en France et dans le monde, on ne croise plus un adolescent sans sa paire d’écouteurs ou téléphone portable qui ont supplanté nos antiques “walkman”!

La révolution numérique peut-elle être un vecteur de démocratisation de la musique?

Dans une certaine mesure.
Bien entendu, le net a permis de démocratiser la musique puisqu’elle est devenue accessible pour la plupart des gens qui se sont mis à télécharger à tout va et ont ainsi pu découvrir quantité d’artistes dont ils ne soupçonnaient pas l’existence
Il existe quantité de blogs incroyables où des passionnés mettent en ligne leurs trésors introuvables En revanche, ce qui est redoutable, c’est que la valeur de l’artiste, le tout que forme la création d’un disque, de l’enregistrement au mixage final, de la création de sa pochette à sa forme physique définitive(digipack, vinyle, gatefold, sacd…) tout cela ne représente plus rien aux yeux de l’auditeur moyen d’aujourd’hui.
La musique est devenue un produit jetable que l’on charge puis que l’on jette à la corbeille de son ordinateur parce qu’une fois que l’on a téléchargé 10 000 titres, il faut bien en jeter un paquet pour en charger de nouveaux!!

As-tu le sentiment qu’Internet a permis d’établir un dialogue plus fort entre l’artiste et son public?

Non, le seul dialogue qu’un musicien puisse établir avec son public se fait lors de concerts, quand l’artiste se met à nu et prend des risques.
Le lien se fait plus fort en termes de promotion et de communication mais l’artiste lui_même est dépassé par ce qui se passe sur la toile.

Internet ne permet-il pas aussi aujourd’hui à de jeunes artistes de se lancer à moindres frais? As-tu des exemples de réussite pérenne par un lancement exclusif sur la toile?

Oui, il est indéniable que le net ait permis la révélation de nombreux jeunes talents. Pour n’en citer que quelques uns, les Artic Monkeys ou Lilly Allen ont fait leurs débuts sur la toile et ont connu un franc succès en termes de vente physique par la suite. La donne a changé mais la base reste la même. Les jeunes groupes talentueux se font connaître en écumant inlassablement les petites salles de concert. La différence est que maintenant les découvreurs de jeunes talents ne sont plus dans les salles mais sur les forums de discussion.

En tant que disquaire, comment comptes-tu utiliser le web?>

Le web est un outil formidable de visibilité pour un disquaire.
Les acheteurs potentiels du monde entier ont un accès à ta boutique. Tu peux communiquer en temps réels sur des évènements, des arrivages, des collections et mettre en avant tes choix artistiques.
Ceci étant, la concurrence est féroce; tu te retrouves face aux américains (caiman, dvdlegacy, importcd.cm…) qui vendent sur les plateformes françaises de type “Amazon” à des prix incroyables!
Reste la ligne directrice de la boutique, ce que tu proposes, les musiques que tu as envie de défendre, les éditions insolites, ce qu’aucune base de données n’est capable de restituer. C’est notre force, celle du passionné.

Comment imagines-tu le futur de la musique et de l’artiste?

Pour les musiciens, la donne a changé; l’exemple de Radiohead est assez éloquent: en proposant leur dernier album en téléchargement, ils proposent à l’internaute de verser ce que bon lui semble. Ils ont ainsi récolté huit fois ce qu’ils avaient gagné sur l’album précédent
Mais n’est pas Radiohead qui veut
et les petits groupes ou musiciens ne se retrouveront pas financièrement dans ce modèle. Il leur faudra retourner aux fondamentaux et tourner intensément pour faire un peu d’argent; il est malheureusement probable que peu d’entre eux ne puissent survivre sans vente de disques physiques.


Finalement, la révolution numérique est-elle positive pour la musique? pour les musiciens?

Oui, une fois de plus on n’a jamais eu accès à autant de musique et c’est fantastique.
En revanche, la qualité d’écoute n’a jamais été aussi mauvaise et les jeunes qui débrident leur baladeur MP3 se massacrent les oreilles et n’ont pas idée de la qualité que peut offrir l’écoute d’un vinyle ou même d’un CD sur une chaîne hi-fi correcte.
Pour les musiciens, cela devient économiquement très compliqué et qu’il y ait un problème de visibilité à terme.
Les sites sponsorisés n’auront plus longtemps vocation à faire découvrir de nouveaux talents mais plutôt d’orienter sur le musicalement correct. Cela n’augure rien de bon pour la créativité artistique…..

Merci Bernard pour tout ce temps consacré à cette interview toi qui a la double casquette d’artiste et de disquaire.
Je me permettrai de terminer cette interview par une de tes citations:Le métier de disquaire est en passe de redevenir ce qu’il aurait toujours dû rester: un métier qui ne peut vivre que s’il est mené par des passionnés compétents et novateurs.

MBA MCI Part Time- Promo 2008 – Cristel Esnault

1 Comment

  1. Il va de soi que la révolution numérique ne peut être que positive pour la musique.
    Cependant, il reste à trouver, tester et adopter les business models permettant à l’industrie du disque (et j’entends par cela l’ensemble de la filière traditionnelle de la musique enregistrée : labels, media, artistes, musiciens,studios, etc…) de s’adapter, notamment en tenant compte de la longue traîne car comme l’explique Chris ANDERSON : “Dans le futur, aucun album ne vendra autant que Thriller de Michael Jackson. Aucun ! Il faut redéfinir le succès. Vendre 20.000 exemplaires d’un album pour certains artistes est aujourd’hui considéré comme un bide. Il faudrait qu’on commence à accepter que 20.000 exemplaires est un excellent score. Vous et votre art êtes en contact avec 20.000 personnes, ça n’est quand même pas négligeable. Le jour où l’industrie pensera de manière plus large, elle comprendra que ce qui était un micro-succès il y a encore peu de temps est un gros succès si l’on repense le modèle économique”

    http://cocreation.blogs.com/alban/2

    webentertainer.fr
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