Richard Stallman et les menottes digitales du livre numérique

A l’occasion du Deuxième Forum mondial de l’UNESCO sur la culture et les industries culturelles, intitulé « Le livre demain: Le futur de l’écrit », j’ai rencontré Richard Stallman, grand pape du logiciel libre à l’origine du projet GNU et de la licence publique générale GNU.

Richard Stallman était en effet invité à ce Forum pour débattre du sujet brûlant des droits d’auteur à l’ère numérique. Il en a d’ailleurs profité pour diffuser un pamphlet expliquant pourquoi il ne fallait pas céder au livre numérique et comment celui-ci restreint nos libertés individuelles (voir le pdf).

Personnage étonnant voire atypique, Richard Stallman est un défenseur féroce de la liberté sous toutes ses formes. Il dit se battre contre l’injustice et le fait d’être tracé et identifié notamment par les paiements en carte de crédit ou sur internet est pour lui une atteinte à nos libertés primaires. Scène mythique à notre hôtel où pour réserver un taxi, il ne peut donner ni son numéro de chambre, ni son nom au nom de la liberté… Et puis, il ne prend l’avion qu’en cas d’extrême nécessité (traverser l’Atlantique, par exemple ?). C’est un original certes, mais visionnaire, unique et trublion utile dans un univers finalement assez formaté !

Richard Stallman @ FOCUS2011 (c) Actualitté

Voici l’entretien réalisé par A . Aszerman d’Actualitté le 9 juin et qui expose les positions tranchées de Richard Stallman sur le livre numérique.

Comment convaincre les éditeurs de supprimer les DRM des livres numériques ?

Le contrat imposé par Apple aux maisons de disque interdit les DRM sur les fichiers musicaux. Mais en dépit de ce succès d’Apple, les DRM reviennent dans la musique avec le streaming, comme Spotify, qui exige l’utilisation d’un programme client limitant l’accès à la musique. Ces programmes empêchent de sauvegarder une copie du fichier sur son ordinateur. Et maintenant, les sociétés peuvent changer quand elles veulent les conditions d’utilisation de leurs services. [NdR : cf l'offre de Deezer qui a changé du tout au tout, sans que l'on n'y puisse rien.]

Concernant les éditeurs, il faut ne pas leur laisser la liberté du choix. Il faut légiférer sur la problématique des DRM et légaliser le partage des œuvres pour l’heure considérées comme contrefaites, parce que mises à disposition sur le réseau.
En légalisant le partage, ne supprime-t-on pas la rémunération de l’écrivain, et par là même l’existence même du métier ?
J’ai proposé d’autres manières d’appuyer les auteurs. Quand j’exige ces libertés, ce n’est pas pour avoir les choses sans payer. Je suis disposé à payer pour aider les auteurs, mais seulement en respectant ma liberté. Pour ce faire, il y aurait deux façons.

Instaurer un système d’impôt qui pourrait remplacerait les taxes privées. Un vrai impôt récolté par l’Etat, pour redistribuer aux artistes et auteurs de l’argent directement en fonction du succès de leur succès. Seules les grandes stars reçoivent aujourd’hui beaucoup d’argent. La fonction actuelle employée pour calculer leur rémunération est le contraire de ce dont on a besoin. Je propose d’appliquer une racine cubique au succès de chacun pour le calcul des sommes à verser aux artistes. De cette façon, nous verserons davantage d’argent aux artistes connaissant un succès moyen, et un peu moins aux stars, même si ces dernières gagneront toujours bien (beaucoup, mais pas énormément plus). L’argent serait ainsi utilisé efficacement pour appuyer les arts et un plus grand nombre d’artistes.

L’État ne risque-t-il pas de se retrouver seul à choisir les artistes ?

Non, car le système serait encadré. Je ne dis pas de laisser les bureaucrates décider. Ce que je propose ne fonctionnerait pas par le biais de décisions bureaucratiques, mais par un système de sondages.
Le second système que je propose est celui des paiements volontaires. Si chacun pouvait envoyer 1€ aux auteurs d’une œuvre, le problème serait réglé. Chaque jour, beaucoup d’individus enverront 1€ aux artistes, qui ainsi recevront de l’argent. On peut aussi combiner les aspects des deux systèmes. Ainsi, Francis Muguet a créé le système du mécénat global. J’ai travaillé avec lui sur ce système qui combine le système de paiement volontaire et l’impôt fondé sur une racine cubique (cf Stallman.org/mecenat).
Lorsque l’on parle de la musique, il faut noter que les producteurs paient peu les musiciens. Les artistes n’ont donc rien à perdre à changer le système, sauf les grandes stars, qui sont déjà riches. Légaliser le partage ne posera donc pas de problème pour le peuple ni pour les musiciens, mais aux entreprises, les mêmes qui ont des centaines de milliers de dollars pour faire des procès aux jeunes qui téléchargent. Ces entreprises ont acheté des lois injustes dans mon pays et en France. Ce que ces entreprises méritent est de faire faillite.

Je ne suis pas contre le fait de vendre les copies. Je ne suis pas contre le négoce, je ne suis pas communiste. Je suis simplement pour la liberté de l’utilisateur. Mais quelle liberté ? Elle doit dépendre de l’œuvre dont on parle. Il y a des œuvres qui ont une utilité pratique, pour faire des travaux. Celles-là doivent être libres en dépit de tout, avec un degré de liberté similaire que le logiciel libre.

Qu’entends-tu par utilité pratique ?

Comme un programme. La musique n’a pas d’utilisation pratique, elle est subjective. Il y a également des œuvres de témoignage, qui ont encore une autre fin. Parlant d’œuvres pratiques, je vise celles utiles pour accomplir un travail, pas pour exposer la pensée de quelqu’un. Je distingue 3 formes d’œuvres : visant à être utilisée de manière pratique, visant à présenter la pensée de quelqu’un, ou visant à son propre impact (l’art).

Les utilisateurs méritent le contrôle complet des œuvres pratiques qu’ils utilisent, en ayant y compris la liberté de partager, de redistribuer des copies exactes dans un contexte pas commercial. Les autres catégories peuvent être aussi libres, mais ce n’est pas moralement obligatoire comme pour les œuvres de la première.

Quelle est, selon toi l’importance de la lecture numérique pour le futur du livre?

Les livres numériques sont une menace aux libertés traditionnelles des lecteurs. Le meilleur exemple en est le Kindle, qui attaque les libertés traditionnelles. Pour acquérir une copie d’une œuvre, le droit à l’anonymat, par le paiement en liquide par exemple, est impossible. Amazon garde trace de tout ce que les utilisateurs ont lu.
Il y a aussi la liberté de donner, prêter ou vendre les livres à quelqu’un d’autre. Mais Amazon élimine ces libertés par les menottes numériques du Kindle et par son mépris de la propriété privée. Ainsi, Amazon dit que l’utilisateur ne peut pas posséder une copie du livre. Il ne peut qu’avoir une licence à lire une copie du livre sous des conditions qui lui sont imposées.

Il y a aussi la liberté de garder les livres et de les transmettre à ses héritiers. Mais là encore, Amazon élimine cette possibilité par une porte dérobée dans le Kindle, qui a été utilisée en 2009 pour supprimer des milliers d’exemplaires de copies autorisées du 1984 d’Orwell. Même si en l’espèce il n’a s’agit que de céder à l’éditeur, dans le monde physique cela n’aurait pu arriver. On ne veut pas de copies qu’autrui peut supprimer à distance. Kindle, en anglais, veut dire mettre le feu. Il s’agit bien d’un produit pour mettre le feu à nos livres. Et la promesse d’Amazon de ne plus le faire, de ne plus supprimer un livre à distance, sauf sous commande de l’État, n’est pas plus réconfortante. Je ne veux pas que l’État puisse ordonner à quelqu’un de supprimer mes livres.

Tous les acteurs du livre numérique ne sont pas des Amazon…

Je ne suis pas contre le principe du livre numérique à tout prix quels qu’en soient les conditions. Mais si le livre m’ôte de la liberté, je le rejette. Le jour où je pourrai vraiment acheter une copie numérique, en liquide, anonymement, sans passer de contrat, et recevoir un livre capable d’être lu sans logiciel privateur, je serai d’accord pour le faire. Mais si le remplacement du physique par le numérique passe par une privation de liberté, non.

Peut-on tout de même trouver des avantages au livre numérique ?

Des avantages pratiques, il y en a. Aucun, cependant, ne sera jamais aussi important que la liberté. Si le fichier du livre est en format PDF ou EPUB c’est mieux. Mais je valorise ma liberté. Je peux faire des sacrifices pour elle. Je sacrifie la commodité des livres numérique pour ma liberté, qui a besoin d’être défendue.
La menace à la liberté est le problème principal. Donc les autres bienfaits possibles sont sans importance.

Que penses-tu de Google Books ?

Google a eu un procès. La solution retenue initialement par les éditeurs aurait placé Google dans une position de monopole. J’étais opposé à cette solution et heureux que le tribunal la rejette. Si Google se battait pour la liberté, je serais pour. Mais Google se bat uniquement pour son intérêt et je suis donc contre. Il n’y aura pas de paix séparée pour Google.
J’aime particulièrement cette citation de Lionel Jospin, qui a dit que : « L’économie de marché oui, la société de marché non ». Je suis d’accord, car ce sont des enjeux trop importants pour qu’ils soient décidés selon les marchés.

Comment envisages-tu le devenir des livres dans les prochaines années ?

Je ne vois pas l’avenir, qui dépend de nous tous, pas seulement de moi. Je ne sais pas ce que tu feras, ni ce que tes lecteurs feront. Je vois les menaces et parfois des opportunités. Je vois la menace que représentent les livres numériques sous leur forme actuelle, avec les menottes numériques qui nous ôtent les libertés traditionnelles. S’il y avait d’autres formes de livres numériques qui existeraient sans nous ôter la liberté, commode, je serais pour. Mais les entreprises qui ne veulent pas de ces formats sont très fortes. Je ne peux donc pas dire que nous vaincrons, mais j’espère que oui.

Que lis-tu actuellement ?

Un livre SF. The star treasure, de Keith Laumer. Ce n’est pas le meilleur, mais je lis beaucoup.

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Hélène Chartier Promo 2011 MBA MCI Part time

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